Militants en action au cœur du système international : plaidoyer pour le changement au Sri Lanka

17.05.2016

Ruki Fernando revient sur une décennie partagée entre horreur et désespoir au Sri Lanka, pendant laquelle les défenseurs des droits humains ont eu besoin du système international pour faire face aux violations flagrantes et systématiques des droits humains dans le pays. Le système international ne se serait toutefois pas mis en branle si les défenseurs ne s'étaient pas activement engagés pour le changement.

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Par Ruki Fernando, militant des droits humains et conseiller de l'INFORM Human Rights Documentation Centre (IHRDC). Cet article a été publié pour la première fois sur OpenDemocracy.net.

Ruki Fernando revient sur une décennie partagée entre horreur et désespoir au Sri Lanka, pendant laquelle les défenseurs des droits humains ont eu besoin du système international pour faire face aux violations flagrantes et systématiques des droits humains dans le pays. Le système international ne se serait toutefois pas mis en branle si les défenseurs ne s'étaient pas activement engagés pour le changement.

Il y a déjà plusieurs années, Stephen Hopgood soutenait[1] qu'à l'avenir, les militants et non les États feraient la différence et, dans une certaine mesure, cette affirmation s'est vérifiée au Sri Lanka. Il ne fait aucun doute que la principale bataille en faveur des droits humains doit être menée sur le sol national. Mais, en certaines occasions, le soutien international, comme celui du Haut-Commissariat aux droits de l'Homme de l'ONU, est essentiel. Ce fut le cas pour nous entre 2006 et 2014.

Dans les années 2005-2006, je travaillais au secrétariat de FORUM-ASIA, basé à Bangkok. En 2006, lorsque le conflit au Sri Lanka commença à s'intensifier, j’ai décidé de rentrer chez moi. J'ai débarqué dans un pays en plein chaos. Les violations à l'encontre des droits humains étaient légion : disparitions forcées à grande échelle, exécutions extrajudiciaires, déplacements massifs de populations, recrutement forcé (y compris d'enfants), et restrictions sévères concernant les déplacements et les communications. À cette époque, les militants des droits humains, notamment les organisations non-gouvernementales (ONG), les travailleurs humanitaires, les journalistes indépendants, les membres du clergé et les membres de l'opposition qui exprimaient des critiques à l'encontre de l'action du Gouvernement étaient assassinés, disparaissaient, étaient arrêtés et maintenus en détention, ou menacés. Les mécanismes nationaux de protection des droits humains, comme le pouvoir judiciaire, la Commission nationale des droits de l'Homme et les commissions spéciales d'enquête, étaient devenus complètement inefficaces.

Il était devenu très dangereux d'être militant au Sri Lanka. C'est dans ce contexte que la solidarité internationale est devenue un élément essentiel de notre combat pour les droits humains. Notre action de sensibilisation internationale avait pour objectif premier l'ONU. Dans un deuxième temps, nous souhaitions cibler le Commonwealth. L'incapacité du Commonwealth à intervenir a jeté le discrédit[2] sur cette organisation, entraînant le boycott par certains chefs d'État de la réunion des chefs de gouvernement des pays du Commonwealth, qui devait se tenir en 2013 à Colombo. Je reste convaincu que le niveau d'atrocités commises au cours de la dernière phase de la guerre, notamment en 2009, aurait été moindre si le Haut-Commissariat aux droits de l'Homme de l'ONU avait assuré une présence sur le terrain.

En septembre 2008, lorsque le Gouvernement ordonna à toutes les agences de l'ONU de quitter la zone de guerre, la population a supplié qu'on ne l'abandonne pas. Nous n'avons malheureusement pas su convaincre l'ONU de rester. Au début de l'année 2009, alors que la guerre était à son apogée et que le nombre de victimes civiles augmentait de façon spectaculaire, les défenseurs des droits humains, dont je faisais partie, ont tenté d'obtenir la tenue d'une session extraordinaire auprès du Conseil des droits de l'Homme de l'ONU (le Conseil). Et nous l'avons finalement obtenue—mais seulement après la guerre. Elle s'est soldée par un désastre pour le Sri Lanka comme pour l'ONU.

Lors de l'examen interne de l'action de l'ONU, organisé par la suite, il a été reconnu que les « événements au Sri Lanka constituaient, pour l'ONU, un échec retentissant » et que « nombre de hauts responsables de l'institution n'avaient alors pas considéré que la protection des civils relevait de leur responsabilité ». Toutefois, en mars 2012 et en mars 2013, du fait de la pression exercée sans relâche par les groupes de protection des droits humains, le vent a commencé à tourner. En mars 2014, le Conseil a adopté une autre résolution sur le Sri Lanka, demandant au Haut-Commissariat aux droits de l'Homme de mener une enquête sur de graves violations des droits humains et crimes connexes commis au Sri Lanka[3]. Bien que tardive et limitée, cette résolution a été une victoire pour les survivants, les familles des victimes et certains d'entre nous qui avions fait campagne pendant de longues années, même lorsque l'adoption d'une résolution de ce type semblait impossible.

Au mois de septembre 2015, le Haut-Commissariat a publié son rapport d'enquête[4]. Y étaient présentés dans le détail les récits épouvantables des exécutions extrajudiciaires, des disparitions forcées, du recrutement forcé d'enfants, des obstacles à la circulation des personnes qui souhaitaient se rendre dans des zones sûres, des violences sexuelles et sexistes, du recours à la torture, et des détentions arbitraires qui se sont produits de manière massive et systématique. Le Haut-Commissaire a recommandé la création d'un tribunal hybride spécial[5] avec des juges, des procureurs, des avocats et des enquêteurs internationaux, afin de contraindre les responsables à rendre compte de leurs actes. Ont également été recommandées d'autres actions internationales, comme l'instauration d'une juridiction universelle et d’enquêtes. Le « tribunal hybride » et la « participation internationale » semblent être ce qui a attiré l'attention des médias. Il convient d'aller plus loin et d'apporter une réponse à d'autres besoins, comme la recherche de la vérité, les dédommagements, le travail de mémoire, les réformes constitutionnelles et la mise en œuvre d'un travail d'analyse. Ces questions-là ont désespérément besoin de l'action des militants de terrain.

Les défenseurs sri lankais des droits humains ont fait porter leurs efforts internationaux de mobilisation sur les organes intergouvernementaux, comme l'ONU, ainsi que le Commonwealth et certains gouvernements. Ces derniers n'ont toutefois revu leur position que parce que d'autres acteurs—moins puissants, sans doute, mais animés d'une détermination sans faille—se sont engagés avec passion et ont, sans relâche, exercé une pression sur ces institutions. La forte implication des survivants et des familles de victimes a joué un rôle majeur dans la campagne de sensibilisation internationale. Les mères, pères et épouses de victimes sont venus témoigner, courageusement, devant les hauts représentants de gouvernements étrangers et de l'ONU, au Sri Lanka ou à Genève. Parmi ces visiteurs réguliers et ardents défenseurs figuraient Mme Sandya Ekneligoda, l'épouse d'un journaliste cinghalais porté disparu, et M. Manoharan, père d'un adolescent tamoul assassiné sur une plage en 2006.

En dépit de la répression du Gouvernement à l'encontre des médias locaux, certains médias internationaux ont continué de présenter les histoires des survivants, victimes des violations des droits humains, et des familles de personnes disparues ou décédées, mettant notamment l'accent sur leur combat pour la vérité et la justice. Certes, l'intérêt des médias n'était pas toujours soutenu et les sujets traités étaient souvent très spécifiques. Pourtant, cette couverture de la presse internationale était essentielle car c'était l'occasion de partager une autre version des faits avec le monde entier. Plusieurs écrivains ont passé un nombre d'heures considérable avec les personnes touchées par la guerre dans le Nord du pays et ont écrit le récit de leurs histoires. D'autres auteurs ont tourné des films, se basant sur les témoignages et événements des dernières phases de la guerre et de l'après-guerre. Eux aussi ont dû faire face aux intimidations, à la diffamation et aux restrictions sévères limitant les déplacements vers le Nord. Et une fois arrivés à destination, eux aussi ont été mis sous surveillance et ont été confrontés à nombre d'obstacles. Certains ont même été arrêtés, maintenus en détention et expulsés. Les témoignages ont pourtant survécu par le biais d'articles, de clips vidéo, de films, de photographies et de livres, et ont permis de maintenir l'attention fluctuante du monde sur le Sri Lanka.

Les groupes de la diaspora sri lankaise sont probablement ceux qui ont le plus suscité de controverses. J'en ai rencontré plusieurs : certains ne comptaient que des Tamouls alors que d'autres comptaient en leur sein des musulmans, des Cinghalais et des Tamouls. Certains groupes soutenaient clairement la guerre, la justifiaient et tentaient de couvrir les violences et abus commis par le mouvement des Tigres de libération de l'Eelam tamoul (en anglais : Liberation Tigers of Tamil Eelam ou LTTE) et le Gouvernement sri lankais. Toutefois, nombre des personnes avec lesquelles j'ai conversé semblaient extrêmement inquiètes en raison des événements au Sri Lanka et se préoccupaient du sort des survivants et des familles des victimes de violations des droits humains. Certains groupes sont devenus très influents, sollicitant efficacement les gouvernements étrangers et responsables de l'ONU. Il ne fait pas le moindre doute qu'ils ont contribué à faire évoluer l'ONU sur la question du Sri Lanka.

Pour nous, les années qui se sont écoulées entre 2006 et 2014 ont été des années d'horreur et de désespoir. À cette période, nous, militants locaux, étudiants, artistes et bien d'autres défenseurs des droits humains, avons eu besoin du système international—mais ce système serait resté sourd à nos demandes si nous n'avions pas su exercer des pressions efficaces. Actuellement, nous disposons d'un peu plus de liberté pour travailler au Sri Lanka. Toutefois, nos amis de l'étranger seraient dans l'erreur s'ils estimaient pouvoir nous quitter si tôt, surtout après le long voyage qu'ils ont déjà fait en notre compagnie. Nous ne pouvons qu'espérer que l'ONU et le Commonwealth accentuent leur présence et leurs actions.

Je vous remercie et me réjouis à l'idée de poursuivre cette fructueuse collaboration.

 

Category:

Region
  • Asia
Topic
  • United Nations
Mechanism
  • Office of the High Commissioner for Human Rights (OHCHR)
  • UN Human Rights Council
Country
  • Sri Lanka